ANSES

L’Anses, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, a organisé pour la 2e année consécutive des rencontres scientifiques ouvertes à un large public avec près de 400 inscrits. Destinée à faire le point sur les récents travaux de la recherche française en matière de surveillance de la santé des abeilles et des insectes pollinisateurs, cette journée s’est terminée autour d’une table ronde intitulée « attente des acteurs de l’apiculture en matière de surveillance de la santé des abeilles ». Le S.N.A. était « oublié » mais pas les vétérinaires venus nombreux. (le SNA était «oublié » mais pas les vétérinaires venus nombreux.

En France et en Europe : d’Epilobee à Must-B
Epilobee est un programme européen de surveillance de la santé des abeilles qui a été conduit dans 17 pays1, dont la France, en 2012 et 2013 et reconduit de 2013 à 2014. Les premiers résultats établis grâce à 117 108 analyses de laboratoire provenant de plus de 33 000 colonies ont mis en évidence de grandes variations entre les pays. Les mortalités hivernales s’échelonnent entre 3,5% (Lituanie) et 33,6% (Belgique) avec 11 pays qui ont un taux supérieur à 10%2 et les mortalités en saison vont de 0,3% à 13,6% pour la France. Ce sont les pays du nord de l’Europe qui ont un plus fort taux de mortalité à l’année ; la Belgique, l’Estonie, la Finlande, la France, le Royaume-Uni et la Suède présentent un taux de mortalité à l’année qui est supérieur à 22%.

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Epilobee : Taux de mortalité hivernale
(Source : Rapport Epilobee, 2014)
Les débuts ont étaient compliqués du fait d’une nécessaire standardisation des méthodes et le suivi est loin d’être exhaustif, Epilobee est aujourd’hui un système de suivi robuste dont les futures analyses statistiques permettront d’explorer les liens entre la mortalité des colonies et l’environnement du rucher, l’utilisation des produits vétérinaires, etc. grâce aux questionnaires remplis par les apiculteurs.
S’il est dommage que le programme Epilobee ne soit pas reconduit, en ajoutant la prise en compte des résidus de produits phytosanitaires par exemple, un autre programme européen a vu le jour en 2014 : Must-B.
Ce projet, coordonné par l’EFSA pour une durée de 5 ans, a pour objectif de développer une approche holistique de l’évaluation du risque des facteurs de stress multiples (biologiques, chimiques, environnementaux et nutritionnels) auxquels les abeilles peuvent être exposées dans leur environnement. Nous attendons donc de voir leurs premiers résultats…

EPILOBEEPaysRuchersColonies« Inspecteurs apicoles »Visites par anAnalysesTaux de mortalité hivernale max. (%)
Nombre1732843344115733117 10833,6

Tableau 1 : Epilobee en quelques chiffres

Abeilles et résidus de pesticides
M. Henry (Inra d’Avignon) dont les travaux ont notamment permis de mettre en place le moratoire sur les néonicotinoïdes, a rappelé que les travaux récents en toxicologie chez les abeilles domestiques ont pu mettre en évidence des phénomènes de synergies et d’interactions complexes entre sources de stress environnementaux mais qu’aujourd’hui, les travaux en cours vont plus loin.

En mesurant l’échec de retour à la ruche pour quantifier des effets sublétaux, il a été mis en évidence que le thiaméthoxame (matière active des produits Actara® et Cruiser®) ne représente pas le même danger pour les abeilles dans différents contextes environnementaux. La magnitude des troubles de l’orientation et de la navigation provoqués par cette substance active est dépendante du contexte paysager et des conditions climatiques. Cette observation a été déduite d’un programme expérimental de délocalisation de près de mille butineuses, exposées ou non à des doses non létales de thiamétoxame, provenant de neuf colonies différentes et équipées de micropuces électroniques RFID. Il a été mis en évidence que si la température extérieure est inférieure à 28°, l’effet dose est plus fort, avec un risque moyen de non -retour à la ruche qui augmente de 3% à 26% (plus les conditions météorologiques deviennent défavorables : ciel nuageux et température entre 15°C et 20°C). Ce taux de disparition des abeilles est aussi modulé par le paysage, de 35% de disparition en contexte bocager, ce taux passe à 18% en milieu ouvert. Dans des conditions météorologiques défavorables, les abeilles utilisent davantage les repères visuels du paysage pour s’orienter, les abeilles ne semblent donc plus y parvenir si elles ont été exposées au thiaméthoxame. Il est aussi possible que le taux de disparition accru par mauvais temps soit également relié aux contraintes physiologiques et énergétiques supplémentaires du vol à basse température.

On peut donc dire qu’une butineuse exposée à du thiamétoxame à plus de chance de retrouver sa ruche si elle se trouve dans une zone de grandes cultures à 30°C que dans le bocage à 18°C… Les interactions entre les pesticides et les abeilles sont une des préoccupations majeures et restent un sujet « très complexe » ; dans le cadre de l’évaluation des effets des pesticides sur les abeilles, il existe en France un groupe dénommé « groupe méthode ». Ce groupe est constitué de spécialistes de différentes entités, publiques, privés, apiculteurs et expérimentateurs apicoles qui, sur la base du bénévolat, rédigent des méthodes avant de les présenter à une commission pour les valider. L’objectif étant d’officialiser le plus de méthodes possible pour analyser les impacts des pesticides sur les abeilles. Les méthodes suivantes seront bientôt officielles : DL50 chronique, test larvaire répété (piloté par l’Allemagne), le retour à la ruche (piloté par la France), des méthodes sur les bourdons et les abeilles solitaires en laboratoire et en plein air. Il n’existe toujours pas de méthodes pour évaluer les impacts des organismes génétiquement modifiés sur les abeilles.

Pour analyser les résidus de pesticides dans les matrices apicoles, il a été rappelé l’importance de la préparation de l’échantillon tant chez l’apiculteur qu’au laboratoire car les faibles doses, les propriétés physico-chimiques ainsi que la quantité de composés potentiellement impliqués compliquent la tâche de l’analyste…

La surveillance de l’environnement à l’alimentation de l’abeille
Les dispositifs de surveillance ont été présentés par des représentants de la Direction générale de l’alimentation. Depuis 2002, il existe un dispositif de surveillance des troubles des abeilles pour traiter les cas de mortalités aiguës d’abeilles avec suspicion d’intoxication phytosanitaire. Ce dispositif est conjoint à celui de la surveillance des dangers sanitaires de première catégorie. Il s’agit d’une surveillance « passive » événementielle des mortalités aigües.

En 2010, 145 alertes mortalités brutales avaient été signalées ; en 2012, ce chiffre s’élevait à 105 pour atteindre « seulement » 98 déclarations (2329 ruches affectées) en 2013 ; un chiffre en légère diminution donc… Sur ces déclarations, 56 dossiers de suspicion d’intoxication ont donné lieu à une intervention des services de l’Etat3 dont 25 ont été à l’origine d’enquêtes phytosanitaires. Seuls 5 de ces dossiers ont permis de mettre en évidence que les pesticides étaient à l’origine de l’intoxication ; pour les 18 autres dossiers, si la présence de substances chimiques était avérée, elle « n’a pas permis d’établir de façon formelle, un lien potentiel direct avec les mortalités d’abeilles »…

Suite aux mortalités survenues dans les Pyrénées à l’hiver 2013- 2014 et aux nombreuses plaintes et réclamations, le dispositif a été « rénové » pour être plus efficace et il sera testé pendant 6 mois. Le dispositif de surveillance a pour objectifs supplémentaires :
– de prendre en compte les mortalités massives aiguës survenant pendant l’hiver et les pertes de colonies sans tapis d’abeilles,
– d’élargir le réseau de surveillance aux organisations sanitaires apicoles,
– d’actionner rapidement des enquêtes approfondies en cas de mortalités « groupées »,
– d’intégrer dans le cadre des investigations, les intoxications potentielles liées aux produits vétérinaires et biocides utilisés en élevage,
– d’améliorer l’information des apiculteurs et de leurs partenaires en ce qui concerne les résultats des enquêtes réalisées.

Les deux représentants ont rappelé qu’ils étaient au service des apiculteurs, qu’ils allaient améliorer la réactivité de leurs services et le retour d’informations aux apiculteurs…

Sans oublier qu’il existe aussi un dispositif de surveillance d’importation des reines et un plan de contrôle « Miel ».

La DGAl a aussi souhaité mettre en place un observatoire des résidus de pesticides dans l’alimentation de l’abeille. C’est l’Itsap qui est en charge de documenter la contamination des abeilles et de leur alimentation pour « objectiver l’exposition des colonies aux pesticides » grâce aux informations obtenues via les matrices apicoles ainsi que l’eau et le nectar. Cet observatoire viendra s’insérer dans le système général de surveillance de la santé des abeilles.

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Une table ronde sans représentant des apiculteurs à la tribune…
La journée s’est achevée sur la table ronde « des acteurs de l’apiculture » où les apiculteurs étaient absents, dommage. L’itsap a rappelé par l’intermédiaire de sa directrice que l’objectif prioritaire de l’Institut de l’abeille avait pour priorité la santé du cheptel et qu’il est là pour répondre aux problèmes des exploitants apicoles. Mme Beauvais, représentante des vétérinaires spécialisés en apiculture, a rappelé la nécessité de former les apiculteurs à la gestion d’un rucher et au sanitaire afin de détecter les maladies à un stade précoce et à soulever les gros problèmes de loques actuellement en France. M. Gerster, responsable du Plan de développement durable de l’apiculture, a rappelé l’importance du dialogue à construire avec les cultivateurs ainsi que son souhait de voir modifier le logotype « mention Abeille » en faisant un appel aux firmes présentes dans la salle. Les apiculteurs présents, eux, voulaient plus : la prise en compte des fongicides. Nous attendons les conclusions de la consultation publique à laquelle chaque citoyen pouvait contribuer.

C. ADOLPHE

1 Allemagne, Belgique, Danemark, Estonie, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Italie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Portugal, Slovaquie, Espagne, Suède et Royaume- Uni.
2 Le taux de mortalité hivernal considéré comme acceptable et normal par la communauté scientifique en Europe est de 10 %.
3 Il s’agit d’une intervention du SRAL, Service régional de l’alimentation. Au niveau régional, la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DRAAF) assure un rôle de pilotage ou de mise en oeuvre des politiques du Ministère en charge de l’agriculture. Au niveau local, les services chargés la mise en oeuvre de ces politiques sont les Directions départementales de la protection des populations (DDPP) ou les Directions départementales de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP).